LES YEUX SANS VISAGE
(LA) HORDE, HANS BELLMER, CONSTANTIN BRANCUSI, CLAUDE CAHUN, SALOMÉ CHATRIOT, DANIEL CHERUZEL, VICTOR CLAVELY, MÉLANIE COURTINAT, HOËL DURET, RAPHAËL EVERDEEN, MIA GOSSET, PETER HUJAR, EADWEARD MUYBRIDGE, MARIUS PERRAUD, CAROLINE POGGI ET JONATHAN VINEL, EMMA STERN, JOSEF STRAU, DANH VO, WITKACY, DAVID WOJNAROWICZ
CURATED BY MATHIEU BUARD AND CORENTIN HAMEL
Opening January 30 6 - 9 pm
January 30 - March 28, 2026
L’exposition Les yeux sans visage affirme des associations qui se déploient sous la forme d’un grand travelling
surréaliste, et copie-colle de manière non déguisée son titre au film de Georges Franju. Sous ces
hospices chirurgicaux, la problématique du montage, du collage, des assemblages entre différents médiums
assume une hétérogénéité citationnelle, les trivialités grotesques de rapprochements formalistes, et
particulièrement les discussions non conceptuelles mais bien matérielles entre ces différents régimes de
représentations.
L’exposition met en présence des items produits par des artisans contemporains, designers et joaillers, issus
de la scène contemporaine française, des photographies argentiques modernes vintages, et des pièces
d’artistes contemporains.
En larsen, ou notation ethnographique : les gestes d’envol décomposés de Muybridge se figent en un oiseau
d’argent. Un crâne imprimé, coiffé d’une cotte de maille capillaire fixe méchamment. Un Bambi flingué,
déliquescent d’oxydes, se tatoue en loop, se noue de faveurs, lève une bouche, plugge des mains comme
des fleurs… presse le monnayable. Extrait du catalogue du monde, les sujets représentés ont subi des modifications
chimériques, des cut up hypertrophiées, des homothéties paradoxales, des éclats asphyxiés, littéralement.
Les artefacts ré-agencés ici, opposés par nature, s’apparentent à un grand cadavre exquis des
logiques du paraître. Le geste opératoire relève du mod.
L’artefact s’entend comme « l’engagement du fabricant avec la matière elle-même » comme nous le dit
l’anthropologue Tim Ingold, c’est-à-dire de l’évidence du lien, fut-il encodé, de la relation et l’expression très
présente du geste de faire, sa technicité et la forme réalisée. Émerge et fusionne de ces pratiques croisées
des traces explicites, où rien ne se fait discret ; et particulièrement avec la parure, les props, les skins, le bijou
et leur formalisation, l’expression est baroque, référencée, bavarde. Sinon alien.
Par capillarité, tout se fait modding de l’autre. Et la pratique du stylisme consiste, par ces côtoiements, à
modifier un état existant pour en changer le fonctionnement et l’apparence. Par delà les ajustements esthétiques,
une refonte complète. Qu’est-ce qu’un bijou en ce sens ?
Un donjon de lore, un sous-bassement, un carton sur un tapis, une plage disloquée, une conque extraterrestre,
des œufs luminescents, une fresque collier, un frontispice de chien. S’opère un rapt ou un emprunt
narratif, dont la visualité est sauvagement explicite. Sans détour, les référencements pop visent à renégocier
la question du détail, de l’ornement, du décoratif, et des valeurs inhérentes comprises entre ces signes.
Représentations et soucis de soi, l’exposition dessine la question du regard porté sur la bizarrerie ou queerness
du corps même : cette chose qui échappe au sujet, résiste, fuit et dont on passerait son temps, par des
oripeaux, tatouages, breloques, décors, faveurs et armes de poing à sauver ou à tenter de stabiliser l’apparence.
Allures, portraits et autoportraits, récits de soi et skins cyborg évoquent un défalque, l’emprise ratée
sur le temps, le drame quasi cinématographique d’un goût d’éternité, impossible. Tel le visage manquant de
la jeune fille chez Franju. Ces yeux, seuls ces yeux, ce qu’il reste de la parure symétrique du faciès accidenté.
Tel le laconisme hardcore de Bébé colère.
Depuis les premières photographies de portraits, qui fixent les marges en vanité, depuis la vidéo en boucles,
les nouveaux médias et la gageure de tenir des dimensions de réalités enchâssées et savamment détaillées
se dessinent des doses temporelles de style, des instantanés où apparaissent logiques des êtres, des sociétés,
modes vernaculaires et ensembles de personnages portés à l’image. De médium en médium, la fiction
du paraître se poursuit, fixant ses in & out, ses règles somptuaires et ses révolutions de palais.
Le sujet, le personnage cohabite avec la figure représentée, confondant caractère et character. Disons encore
que le porté, ici, c’est l’expression du soi comme un fait ornemental total, à la Marcel Mauss, où la théâtralité
domine. Rien d’immatériel ni de discret, l’expression d’une culture des apparences et de ses médiations
selon les termes de mode décrits par Daniel Roche est massive. Le tout ajusté d’une patine métallique,
sel d’argents uniformes, noué d’une faveur à la surface.
Par jeux de brèches et de failles, avec l’ellipse d’une ligne éditoriale mode, les côtoiements d’objets dits d’art
avec ceux de la culture décorative, objets de design, bijoux et accessoires, flirtent ensemble. La provocation
des renversements symboliques, carnavalesques, des réappropriations culturelles ou de la circulation des
signifiants, dégagés de l’obligation de faire la preuve autorise toutes les fantaisies. Les valeurs comme les
signes circulent, gravitent, s’échangent. En monnaies.
Saisir les yeux, par éclats.
Canoniser des corps, remembrés.
Monter des portraits, en surimpression chiadée.
Mathieu Buard. Janvier 2026.
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